Avarap cadres réorientation pro reprise entreprise création | Tutoyer ou vouvoyer au travail : question de lien, pas de politesse

Dans la vie professionnelle, certaines questions traversent les époques sans jamais trouver de réponse définitive. Parmi elles, le dilemme du tutoiement et du vouvoiement. Derrière ces deux petites syllabes, « tu » ou « vous », se cache en réalité une question bien plus profonde et pourtant discrète : faut-il se tutoyer ou se vouvoyer dans le cadre professionnel ? Et surtout : comment construire la meilleure relation au travail ?

 

Le tutoiement, accélérateur de proximité

Le tutoiement séduit par sa simplicité. Dans de nombreuses entreprises, notamment celles portées par la culture américaine, le tutoiement s’est souvent imposé comme la norme. Il traduit une volonté de simplifier les relations, semble gommer les barrières hiérarchiques et favoriser la collaboration. Dans un monde où l’agilité est devenue un mantra, le tutoiement apparaît comme un outil de fluidité : il donne l’impression d’une équipe soudée, à la communication plus directe, voire à la prise de parole encouragée grâce à une distance effacée avec la hiérarchie.

Les startups en ont fait leur marque de fabrique, persuadées qu’un « tu » libère la parole et stimule la créativité. Il y a quelque chose de convivial et confortable dans ce registre plus spontané.

Mais le tutoiement n’est pas neutre : il suppose une certaine confiance. Imposé trop vite, il peut sonner faux, voire être intrusif. Certains y verront une familiarité malvenue, d’autres un manque de respect.

La question du tutoiement se pose souvent avec l’arrivée d’une nouvelle direction, avec ses habitudes et sa culture, parfois différente de celle de l’entreprise. Le tutoiement peut alors être perçu comme une familiarité forcée, surtout quand il est imposé sans concertation ni délicatesse. C’est donc bien alors au chef de fixer la règle, de l’expliquer, d’inviter ses équipes à la respecter, de bien la respecter lui-même et de s’assurer qu’elle permette à toutes et tous de travailler dans les meilleures conditions.

Le tutoiement peut aussi brouiller certains repères : un manager qui tutoie son équipe mais conserve une posture autoritaire peut créer plus de malaise que de proximité. Car le tutoiement ne gomme pas les rapports de pouvoir, il les déplace.

Par ailleurs, le tutoiement entre collègues peut paraître excluant vis-à-vis d’une personne extérieure, notamment un client. C’est pourquoi il peut être pratiqué en interne mais proscrit en représentation. Il faut donc savoir jongler en fonction du contexte, du moment et des parties présentes.

 

Le vouvoiement, marque de respect

Le vouvoiement conserve ses défenseurs. Dans certains secteurs, il reste indissociable de la crédibilité et du professionnalisme. Dire « vous », c’est maintenir une juste distance, respecter l’espace de l’autre, laisser à chacun le temps de trouver sa place et de définir la bonne distance relationnelle.

Le vouvoiement a aussi une vertu protectrice : il permet d’installer un cadre clair, en particulier dans les relations hiérarchiques ou avec des interlocuteurs extérieurs. Il peut rassurer, sécuriser, poser des limites.

Cependant, cette distance peut vite se transformer en froideur. Dans des organisations qui cherchent à encourager la confiance et la coopération, le vouvoiement strict peut apparaître comme un frein, voire comme un vestige d’un monde du travail trop formel et hiérarchisé, surtout dans des environnements où l’agilité et la spontanéité sont recherchées.

 

Ni règle universelle, ni solution miracle

En réalité, vouloir trancher définitivement entre tutoiement et vouvoiement est une illusion. Les deux registres coexistent et chacun a sa légitimité. Le véritable enjeu n’est pas de choisir un camp, mais d’apprendre à ajuster son langage à la situation, à la culture de l’entreprise, au secteur d’activité et surtout à la sensibilité des personnes avec lesquelles on interagit.

Avec un client, le vouvoiement est souvent un réflexe de politesse. Avec un collègue de longue date, le tutoiement vient naturellement… ou pas. Avec une nouvelle recrue, c’est plus souvent la pratique de l’équipe et/ou de l’époque qui sera privilégiée. La clé est dans l’écoute, la réciprocité et l’adaptation.

 

Le respect ne s’entend pas, il se voit

Au fond, tutoyer ou vouvoyer ne dit pas grand-chose du respect réel entre collègues. On peut se tutoyer et mépriser l’autre, tout comme on peut se vouvoyer et nourrir une relation empreinte d’estime et de considération.

Ce qui compte, ce ne sont pas les mots employés, mais l’intention derrière. Le respect s’exprime dans la reconnaissance du travail, dans la qualité de l’écoute, dans l’attention portée aux personnes. Le reste n’est qu’un choix de registre linguistique.

La vraie question n’est donc pas : faut-il dire « tu » ou « vous » ? Mais plutôt : comment voulons-nous travailler ensemble et quelle relation voulons-nous construire ?

Le langage est un outil au service de cette relation. Ce n’est pas lui qui la crée. C’est notre capacité à conjuguer proximité et respect, confiance et exigence, distance et humanité.

En somme, le tutoiement peut rapprocher, le vouvoiement peut protéger. Mais seul le comportement crée la relation.

 

Frédéric Fougerat

Publié le 28 novembre 2025

 

Frédéric Fougerat est président de Tenkan Paris, agence de communication de crise, image et réputation de personnalités sensibles, et membre du board du réseau social Hello Masters. Il est l’auteur des livres « Un manager au cœur de l’entreprise », aux éditions Studyrama, « Le Goût des autres – Mes recettes de manager », « L’élégance n’est pas une option – Questions de management »,

 

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